Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, la Russie est devenue bien plus qu’un fournisseur d’armes. Instructeurs, protection des régimes, accès aux ressources minières, bataille des récits : Moscou cherche à s’installer durablement. Derrière le discours souverainiste, une question s’impose : qui gagne vraiment de cette nouvelle alliance ?

Depuis le retrait des forces françaises du Mali, du Burkina Faso et du Niger entre 2022 et 2023, puis le départ américain d’Agadez et la restitution de la base aérienne 201 en 2024, Moscou a occupé un espace laissé vacant.

Une présence devenue structurelle

Le groupe Wagner, fragilisé après la mutinerie de 2023 et la mort d’Evgueni Prigojine, a progressivement cédé la place à l’Africa Corps, une structure directement liée au ministère russe de la Défense. Cette évolution transforme une présence paramilitaire en instrument plus directement étatique.

Les estimations varient selon les sources, mais le Mali demeure le principal théâtre de déploiement russe au Sahel avec environ 2 000 personnels enregistrés. Le Burkina Faso et le Niger accueillent des contingents plus réduits, estimés respectivement entre 100 et 300 hommes et une centaine d’hommes.

Le dispositif repose sur trois leviers : assistance militaire, coopération politique avec les régimes en place et campagnes d’influence. L’objectif n’est pas seulement de « sécuriser » des pays, mais de reconfigurer l’ordre sécuritaire régional autour de Moscou.

Sécuriser les régimes, pas seulement les États

La première demande adressée par Moscou est politique : maintenir au pouvoir des dirigeants qui lui sont favorables. Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, l’Africa Corps fournit des instructeurs, des armes, un appui opérationnel et, selon plusieurs analyses, une forme de protection des autorités militaires.

Cette logique a été décrite comme un « paquet de survie du régime ». L’objectif ne se limite pas à combattre les groupes djihadistes mais vise aussi à protéger les nouvelles élites au pouvoir contre les contestations internes, les pressions diplomatiques et les menaces sécuritaires.

La contrepartie est évidente : accès privilégié aux décideurs, aux contrats de sécurité, aux secteurs miniers et à une influence croissante sur les orientations diplomatiques. En juillet 2026, à Niamey, la Russie et l’Alliance des États du Sahel (AES) ont publié une déclaration commune saluant le renforcement de leur coopération militaire et militaro-technique, confirmant la dimension institutionnelle de ce rapprochement.

L’or, l’uranium et les ressources stratégiques

L’argument économique est central. Le Sahel concentre des ressources très convoitées : or au Mali et au Burkina Faso, uranium au Niger, mais aussi terres rares, lithium et autres minerais stratégiques. Les analyses européennes relèvent que la présence russe se concentre précisément dans les pays où ces ressources sont accessibles.

Au Mali, l’or est au cœur des échanges entre Bamako et Moscou. Des projets de raffinage, d’exploration géologique et de coopération nucléaire sont évoqués dans la relation bilatérale, liant la volonté malienne de mieux contrôler ses ressources aux intérêts commerciaux et stratégiques russes.

Au Niger, c’est l’uranium qui attire l’attention. La nationalisation de la mine de Somaïr, exploitée auparavant par Orano, en juin 2025, puis la signature d’un accord de coopération avec Rosatom le mois suivant, illustrent la recomposition rapide du paysage minier nigérien. La BBC rapporte que l’Africa Corps semble protéger, outre les autorités nigériennes, des intérêts liés à cette ressource essentielle pour l’industrie nucléaire.modeldiplomat

Le risque est double : d’une part, des contrats conclus dans l’urgence sécuritaire peuvent être moins favorables aux États africains ; d’autre part, le contrôle des sites miniers peut devenir un instrument de pression politique. Plusieurs rapports et enquêtes évoquent des compensations pouvant passer par des avantages miniers, des contrats de sécurité ou des accords commerciaux, sans que l’ensemble des modalités soit public.

Affaiblir l’Occident sur son flanc sud

Le Sahel n’est pas seulement une zone d’extraction. Pour le Kremlin, c’est aussi un théâtre de confrontation indirecte avec l’Occident. Les études de l’Institut espagnol des études stratégiques décrivent la désinformation russe dans la région comme un outil destiné à remplacer les puissances occidentales, en particulier la France, comme partenaires privilégiés des États sahéliens.

Cette stratégie vise également l’Union européenne et l’OTAN. En accentuant l’instabilité, en alimentant les récits anticoloniaux et anti-occidentaux et en encourageant les départs migratoires. Moscou peut exercer une pression sur le flanc sud de l’Europe. Un rapport cité par l’Analytical Digest russe présente le Sahel comme un « investissement stratégique » destiné à nuire à l’UE sur un nouveau front de confrontation.

Les opérations d’influence poursuivent donc deux buts : rapprocher les politiques des États sahéliens des intérêts russes et pousser les puissances occidentales à modifier leur posture dans la région.

Proposer une alternative, imposer une dépendance

Le discours russe séduit parce qu’il s’appuie sur des frustrations réelles : rejet de la présence militaire française, sentiment d’abandon, colère face aux sanctions et aspiration à la souveraineté. Moscou se présente comme un partenaire « sans conditions », opposé au « pillage occidental ».

Mais cette offre crée une nouvelle forme de dépendance. Les États sahéliens obtiennent un soutien sécuritaire immédiat, mais au prix d’une alliance étroite avec un acteur étranger, d’une moindre transparence sur les contrats et d’une exposition aux dynamiques de la guerre russo-ukrainienne.

L’enjeu pour Bamako, Ouagadougou et Niamey est donc de distinguer la coopération nécessaire à la sécurité d’une substitution de tutelle. Une souveraineté réelle suppose des contrats publics, une capacité de négociation, une transparence minière et une armée nationale renforcée.Le Sahel n’est donc pas, pour Moscou, une simple périphérie. C’est un laboratoire de puissance : un espace où la Russie teste un modèle mêlant force armée, propagande, alliances avec des juntes et contrôle économique.

 

La vraie question pour les populations sahéliennes n’est pas seulement « la Russie remplace-t-elle la France ? », mais : cette nouvelle présence renforce-t-elle réellement leur souveraineté, ou remplace-t-elle une dépendance par une autre ?