Au Tatarstan, la zone économique spéciale d’Alabuga s’est imposée comme un site central de la production de drones en Russie. Son programme de recrutement, baptisé "Alabuga Start", vise de jeunes femmes dans plusieurs régions du monde, à travers des offres mettant en avant des études financées, un logement pris en charge et des rémunérations attractives.

Selon plusieurs témoignages recueillis après leur arrivée sur place, les recrues se retrouvent confrontées à de longues journées de travail, à une surveillance étroite et à une exposition potentielle à des substances chimiques. La diffusion de ces offres a parfois bénéficié du relais de gouvernements locaux ou d’influenceurs sur les réseaux sociaux.

 


 Recruter pour la guerre : les méthodes d’Alabuga Start

 Situé au Tatarstan, le complexe industriel d’Alabuga est devenu, depuis 2022, l’un des centres de production de drones utilisés par la Russie, sur la base de modèles d’origine iranienne. Pour faire face à un manque de main-d’œuvre, la direction a mis en place un programme de recrutement international baptisé "Alabuga Start".

Le dispositif vise principalement de jeunes femmes âgées de 18 à 22 ans, recrutées par l’intermédiaire des réseaux sociaux et de partenaires locaux. Les annonces mettent en avant des avantages matériels, billets d’avion, hébergement, formation, sans mention explicite de la finalité militaire du site. Selon des documents internes et des témoignages concordants, les recrues sont rapidement affectées à des chaînes d’assemblage, parfois dès leur arrivée.

La campagne de recrutement s’est largement diffusée sur TikTok, Instagram, Facebook et Telegram, à travers des contenus présentant le programme comme une "expérience en Europe", intégrant des mécanismes ludiques de sélection et des tests élémentaires de langue russe.

Des visites officielles d’ambassades et de représentants institutionnels ont été observées sur le site. Dans plusieurs pays, des ministères ou des responsables politiques ont relayé l’initiative, contribuant à entretenir une confusion entre un programme éducatif et un emploi au sein d’une industrie stratégique liée à l’effort de guerre russe.

 

Une carte de recrutement en expansion

 Les premiers bassins de recrutement identifiés se situent en Afrique. Une enquête de l’Associated Press, reprise par Euronews, cite notamment l’Ouganda, le Rwanda, le Kenya, le Soudan du Sud, la Sierra Leone et le Nigeria. Le Sri Lanka apparaît également parmi les pays concernés. Selon d’autres sources, la stratégie de recrutement dépasserait largement ces zones, avec des campagnes en ligne déployées dans 84 pays. Le message demeure constant : promesse d’un emploi, de salaires attractifs et d’un "apprentissage".

Plusieurs enquêtes font état de relais politiques. Au Cameroun, un responsable proche du pouvoir aurait accompagné des recrues, affirmant pouvoir en fournir "une centaine de plus" sur l’année. Des ambassadeurs en poste au Kenya et au Nigeria ont été photographiés lors d’actions de promotion à Moscou et sur le site d’Alabuga. Dans plusieurs pays (République Démocratique du Congo, Burkina Faso, Sierra Leone, Mali, Angola), des visites officielles apparaissent sur les canaux de communication du complexe.

Ailleurs, notamment au Malawi et en Zambie, les recrutements auraient été tolérés par des circuits non officiels. Le dispositif s’étend désormais à l’Amérique latine. Au Brésil, des influenceuses ont fait la promotion du "Start Program" avant de se rétracter publiquement, évoquant une entreprise visée par des soupçons de traite. Le discours promotionnel reste identique : jeunes femmes ciblées, rémunérations mises en avant, logement et billets d’avion pris en charge.

Cette séquence illustre le recours assumé à des influenceurs pour ouvrir de nouveaux bassins de recrutement. Parallèlement, la zone d’Alabuga chercherait à attirer une main-d’œuvre asiatique. Des informations publiques issues de sources ukrainiennes, relayées par la presse, évoquent un projet de recours massif à des travailleurs nord-coréens. L’ensemble confirme l’internationalisation du dispositif industriel d’Alabuga, au-delà du seul programme "Alabuga Start".


 Témoignages : promesses brisées et conditions dangeureuses

 Plusieurs femmes interrogées par l’Associated Press décrivent de longues heures de travail, une surveillance constante et des salaires inférieurs aux promesses initiales. Les téléphones sont interdits dans les ateliers, dont l’accès est contrôlé par reconnaissance faciale. Certaines affirment avoir manipulé des substances caustiques lors du revêtement de composants, évoquant des sensations de "piqûres d’aiguilles" et des lésions cutanées.

Ces témoignages sont recoupés par un rapport de la Global Initiative, qui évoque des conditions assimilables à de l’exploitation : encadrement strict, procédures disciplinaires contraignantes et présentation trompeuse de la nature du travail et de la "formation". Le document souligne l’absence de consentement éclairé quant à la finalité militaire des activités.

Si certaines recrues disent accepter ces conditions dans l’espoir d’épargner avant de rentrer, d’autres dénoncent racisme, harcèlement et difficultés à quitter le site. Ces signalements ont conduit plusieurs gouvernements africains à réagir, avec des réponses toutefois inégales, entre déni, silence et annonces d’enquêtes.

 

 Influence et pouvoir : une stratégie de recrutement

 La stratégie de recrutement d’Alabuga repose sur un mélange de marketing numérique, de vitrines officielles et de recours aux influenceurs. Des vidéos présentent de jeunes "étudiantes" souriantes, tandis que le discours alterne entre "travail-études" et "emploi non éducatif", brouillant la frontière entre formation et emploi industriel. Sur le terrain, la séparation entre public et privé s’efface. Des visites d’ambassades et de ministères viennent légitimer le programme et certains élus apparaissent aux côtés des recrues. Des organisations liées au réseau BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique dfu Sud) ont parfois relayé les offres vers la Russie, influençant directement des décisions familiales et personnelles.

Au Brésil, la polémique médiatique a montré l’effet boomerang de cette communication. Plusieurs influenceuses ont suspendu leurs campagnes, évoquant des "documents fournis" par des agences, avant de se rétracter publiquement. L’épisode met en lumière l’usage stratégique de contenus viraux pour masquer la dimension militaire du programme et rappelle l’urgence d’auditer les partenariats commerciaux avec des entités liées à des sites sensibles.


 La porte-parole du Haut-Commissariat aux droits de l’homme a déclaré que le programme pourrait relever de la traite si les allégations de tromperie et d’exploitation se confirment. Recruter, transporter et loger des personnes à des fins militaires, sous de fausses représentations, s’approche en effet de la définition internationale de la traite.

Les pays d’origine des recrues sont interpellés pour protéger leurs citoyennes, encadrer les agences et sanctionner les pratiques abusives. Des mesures existent, mais elles restent fragmentaires : certaines autorités ont interrompu des campagnes ou convoqué des intermédiaires, tandis que d’autres tolèrent un recrutement dit "informel".

Entre-temps, la production se poursuit au Tatarstan, mobilisant étudiantes locales et migrantes. La pression industrielle alimente l’expansion vers de nouveaux bassins de recrutement, notamment en Amérique latine et en Asie.


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